Compte-rendu du dîner débat CDRT du 14 octobre 2021 au Palais du Luxembourg

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« La souveraineté numérique, avons-nous les armes pour nous battre ? »

Nous étions 50 participants à ce dîner débat organisé dans les salons du Restaurant des Sénateurs au Palais du Luxembourg. Cela faisait plus d'une année que nous n'avions pas pu organiser une telle rencontre (à cause de la situation sanitaire). C'est donc avec un réel plaisir que nos adhérents de sont retrouvés pour débattre d'un thème de grande actualité pour nos dirigeants.

Vous pourrez lire, ci-dessous, un résumé des discussions et interventions.

Le contexte

Notre secteur du numérique est en très grande partie occupé par des éditeurs américains (GAFAM etc) et des équipementiers chinois, y a-t-il une place pour la France et l’Europe ?

Introduction du sujet et présentation des intervenants par Laurent Silvestri, Président du CDRT et Philippe Sordet, Vice-Président.

les intervenantsSur cette photo, nous vous présentons les intervenants (de gauche à droite) : Jonathan Anguelov, Co-fondateur et directeur général d’Aircall, Alain Garnier, Président Directeur Général de l’éditeur de collaboration unifiée,  Français Jamespot,  Luc Bretones, fondateur de The NextGen Enterprise et président honoraire de l’institut G9+ qui a animé le débatCaroline Comet-Fraigneau, Vice-Présidente OVHcloud.

 Introduction sur les enjeux de souveraineté : Luc Bretones

Avant de débattre sur la question « avons-nous les armes pour nous battre ? », Luc Bretones rappelle par une description fournie du contexte, l’importance de bien comprendre que c’est un sujet des plus sérieux aux vues des constats suivants :

  • L’enjeu de la souveraineté numérique est très important puisqu’il est géopolitique
  • Etats-Unis / Chine, ceux sont les états qui reprennent la main sur les acteurs économiques (GAFAM, BATX), qui déploient des plans (The Clean Network, PIPL…) pour lutter contre la menace à long terme sur la confidentialité des données, la sécurité …
  • Il y a un équilibre des pouvoirs qui se bipolarise et qui est extrêmement puissant
  • A terme risque de privatisation de l’internet (Elon Musk et ses installations de satellites)
  • En 20 ans, l’Europe est le seul continent à ne pas avoir créer de géant (titan) du numérique, le marché est de 50 Milliards d’€ en 2021 et serait de 250 Milliards d’€ en 2025

Il appartient à tous, à commencer par notre gouvernement, les gouvernements européens de mettre tout en œuvre pour construire notre souveraineté numérique.

Les intervenants du débat comptent parmi ceux qui participent activement à cette « construction ».

Quelles sont leurs réponses au travers de quelles actions…

Un débat de passionnés et passionnant !

1ère question : qu’entendez-vous par souveraineté numérique ?

Caroline Comet-Fraigneau, Vice-Présidente OVHcloud, Leader européen du cloud, seul classé parmi les fournisseurs de cloud mondiaux par les analystes (8 pour US et Chine + OVHcloud)

OVH est rentré avec succès en bourse sur le marché Euronext le 15 octobre, le lendemain de notre dîner

La souveraineté numérique revêt deux pans :

  • La souveraineté des données (garder la main sur ses données en Europe, savoir où elles sont, en faire ce que l’on souhaite, s’assurer qu’elles ne peuvent pas être transmises à des parties prenantes tiers, aucun compromis ne doit être fait

Développement de services garantissant la protection des données (SecNumCloud)

  • La souveraineté technologique, être capable de garder une certaine indépendance pour concevoir et mettre en œuvre nos technologies, développer nos propres codes.

Souveraineté des données : aucun compromis ne doit être fait

Souveraineté technologique : à construire dans la durée, notamment grâce à des partenariats et de la R&D

NB : On pourrait aussi parler d’une troisième souveraineté, la souveraineté financière avec des fonds Européen et des introductions en bourse en Europe

 

Alain Garnier, Président Directeur Général de l’éditeur de collaboration unifiée Français Jamespot et l’un des fondateurs du collectif PlayFrance Digital qui se bat pour mettre en avant les solutions digitales alternatives européennes et souvent françaises face à l’hégémonie Américaine.

La souveraineté, c’est celle des données mais également celle, légale, de la juridiction où se trouvent les applications.

On retrouve bien là l’importance de l’enjeu géopolitique, mais il ne faut pas omettre l’impact économique fort pour la France et l’Europe tout simplement parce que le numérique regroupe énormément de richesses.

Ainsi en laissant les acteurs américains du numérique avoir une position de monopole, avoir des marges exceptionnelles leur permettant d’investir massivement et à vitesse grand v, se crée une déperdition financière colossale générant une paupérisation de l’Europe.

Enfin, contrairement aux idées reçues et sans remettre en cause la valeur ajoutée des solutions américaines, 9 fois sur 10, nous avons les capacités techniques en France et en Europe d’apporter ces mêmes solutions.

Les solutions existent bien en France comme aux États-Unis, la différence se joue au niveau du marketing très efficace des Américains mais également au niveau du soutien de la commande publique.

Il y a donc un effet sur la souveraineté de transformer cette situation là pour faire en sorte qu’on passe d’une situation de dominants américains à un équilibre des forces et c’est tout l’enjeu de la souveraineté.

2- Quels sont les autres enjeux de la souveraineté ?

Jonathan Anguelov, Co-fondateur et directeur général d’Aircall qui a levé près de 200 millions d’Euros en un an et devient une licorne française et européenne, spécialiste de la téléphonie d’entreprise connectée à des solutions métiers.

Avec les nouvelles exigences des clients depuis quelques années (traitement, stockage de leurs données…), exigences également juridictionnelles très complexes, protectionnisme des Etats, Aircall a fait le choix très complexe d’infrastructures dynamiques là où se trouve le client.

Sans vouloir diaboliser les GAFAM, il faut réagir en étant capable de contrecarrer, de créer des leaders européens, français.

Au-delà de la protection des données, il faut que la souveraineté numérique de la France, de l’Europe s’appuie sur des entreprises françaises, européennes capables de briller à l’international.

Elles ne pourront le faire qu’en s’adaptant et en ayant des instances dynamiques hébergées chez des cloud providers du pays des clients concernés.

Il ne faut donc pas que la France se referme sur elle-même.

Il faut qu’elle soit forte par le soutien de la commande publique au profit des acteurs du numérique français en vue d’en faire des leaders français, mieux européens, capables de s’adapter aux contraintes juridictionnelles du pays où se trouvent leurs clients.

L'enjeu majeur de la souveraineté numérique pour Aircall est de continuer à soutenir la croissance locale, et pouvoir être acteur d'un écosystème qui fait rayonner la France à l’international.

3 - Comments les acteurs français se différencient-ils ?

Chez Jamespot, (Alain Garnier) ayant pour concurrent Microsoft 365, la différence se fait par la modularité de l’espace collaboratif qu’il crée.

Ne pas créer le même modèle pour tout le monde, que l’espace de travail collaboratif de l’entreprise (digital workplace) soit modulaire, paramétrable, personnalisable.

Cela crée un attachement et si l’on se réfère à la croissance de Jamespot, de plus en plus de personnes sont sensibles à cela.

Chez OVHcloud (Caroline Comet-Fraigneau), la différence est résumée en 5 lettres (SMART) de leur proposition de valeur

  • S comme Simplicité (dans les interfaces, les interactions)
  • M comme Monde (leur stratégie va au-delà d’être un leader européen, c’est celle d’accompagner des clients français dans des pays autres qu’européens, exemple canada)
  • Accessibilité (c’est important de fournir la meilleure performance au prix proposé)
  • Réversibilité (c’est la liberté, protection des données mais capacités des clients à partir simplement)
  • Transparence (transparence du traitement des données, dans la communication, des principes tarifaires pour éviter les mauvaises surprises

Chez Aircall, (Jonathan Anguelov)

La différence s’est faite par le virage pris pour la téléphonie d’entreprise, en créant un logiciel qui va se déployer n’importe où dans le monde, très simple, et à la fois très avancé et qui s’intègre aux autres logiciels de l’entreprise.

4 - Comment mieux connaître les acteurs locaux ?

DINUM : https://www.numerique.gouv.fr/services/catalogue-gouvtech-outils-numeriques-pour-services-publics/SD
SOLAINN : https://solainn.digital/ de Pascal Gayat

European Champion Alliance qui éditent un annuaire des solutions

5 - GaiaX / initiative européenne

OVHcloud (Caroline Comet-Fraigneau)

GAIA-X est une initiative franco-allemande lancée en 2019, dont OVHcloud est membre fondateur, qui s’est depuis élargie à des acteurs de 22 pays. Elle rassemble aujourd’hui plus de 300 entreprises et organisations dont les GAFAM

S’il faut retenir 2 choses de l’initiative GaiaX c’est :

  • La définition d’une sorte de normalisation des labels qui vont permettre de définir un niveau de confiance sur les offres et
  • La création de Data Space, c’est-à-dire par environnement (la finance, la santé, le tourisme, l’énergie) pour mettre en commun les données mais avec un environnement sécurisé qui permettra à ces acteurs européens de partager ces données. Ce qui est un véritable outil de compétitivité.

Aujourd’hui, il y a une attente de choses concrètes, les initiatives ont été lancées mais on ne voit pas encore les résultats.

Il y a des intentions mais ce qui va être important c’est que ça se concrétise dans les mois qui viennent.

6 - Quel rôle l'État et le régulateur peuvent jouer ?

Alain Garnier  Il y a une question de politique de souveraineté sur laquelle il faut tout simplement se réaligner avec les pratiques des autres blocs , américains chinois…

L’économie américaine fonctionne avec un moteur américain, moteur d’achat intérieur de l’état « american act » , il faut que la France en fasse autant. Elle participe à l’aide de la BPI au financement, à la recherche et développement des start-up et acteurs du numériques mais il faut aussi qu’elle commence par acheter du numérique français.

76% des achats numériques aujourd’hui sont américains.

Alors oui, il faut s’ouvrir mais il faut d’abord instaurer des quotas avec au minimum 50% des achats numériques français de l’Etat réalisés auprès des acteurs français.

La prise de conscience est en route et notamment avec la circulaire (15/09/2021) du directeur interministériel du numérique de l’Etat (DINUM) qui stoppe l’usage de la suite bureautique de Microsoft, hébergée dans le cloud Microsoft 365.

Pour remplacer Microsoft 365, le gouvernement a déjà sa petite idée.

Alors que l'administration Biden s'inquiétait des mesures de protectionisme prises par l'Europe et notamment par la France, les ministères et les administrations devront désormais utiliser une solution interne développée par les services de l'État. Une solution jugée plus sûre et surtout plus souveraine. Les agents publics pourront également utiliser une offre ayant reçu le label "SecNumCloud" délivré par l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information (Anssi). Ce n'est pour le moment le cas que de trois entreprises : Oodrive, 3DS Outscale et OVHcloud.

Il faut arrêter cette hémorragie du pro GAFAM  de nos états.  Il faut aussi permettre à nos licornes de pouvoir se financer en Europe. L’état et la BPI font beaucoup pour les  starts up et ses PME mais pas assez pour les ETI qui vont à l’international comme Aircall qui se finance avec des capitaux américains , comme le fonds Goldman Sachs . Jonathan se pose la question de savoir dans les prochaines années s’il ne sera pas tenter de rentrer en bourse au Nasdaq plutôt qu’Euronext pour trouver de plus grosses liquidités et aller plus vite. Ce serait dommage pour notre souveraineté, de nombreuses licornes se posent la même question

 

La soirée s'est terminée très tardivement, après de longs échanges entre les participants et les intervenants. De l'avis unanime : "un débat de haut niveau et une ambiance très conviviale".

 

 

 

CDRT 36 Rue Laborde, 75108 Paris