RSE et souveraineté ou comment repenser vos infrastructures IT et télécom ?
Les plans, les mégawatts et les achats
Lors de la Matinale organisée par le CDRT & ADN Ouest au Château de la Poterie, à La Chapelle-sur-Erdre, Bertrand Leblanc-Barbedienne, consultant et fondateur du magazine "Souverain Tech", ouvre les débats avant les deux tables rondes.
La première développe ensuite le thème « Souveraineté : où sont vraiment vos données ? », avec Thomas Hombert, DG d’ETIX, Gabriel Chenevoy, directeur général de Terralpha, Vincent Corrèze, DSI et RSSI de l’ARS Pays de la Loire, et Vincent Pinel, dirigeant de VA Solutions.
Puis la seconde s'intitule« RSE : contrainte ou levier réel dans les infrastructures IT ? », avec Arnaud Clément, directeur RSE du groupe Inherent-Adista, Charles de Véricourt, responsable RSE de Bouygues Telecom Business Solutions, et Paul Le Dantec, président d’Ekho, sous l’animation de Raoul Auffret et Paul Dubois, autour d’une même évidence : l’infrastructure ne relève plus du seul choix technique, elle engage le contrôle, les ressources et la capacité des entreprises à durer.
La souveraineté entre dans la salle par une image. Bertrand Leblanc-Barbedienne évoque les plans de Nantes, jadis gardés par leur architecte lorsqu’il quitte ses fonctions. Puis il pose sa formule, nette, presque juridique : « La souveraineté, c’est la maîtrise des plans. » Les plans de l’architecture, des infrastructures, des données, des sorties possibles. Rien de décoratif. La géographie ne suffit pas. Un serveur installé en France mais soumis à une gouvernance, à des logiciels ou à une juridiction étrangère ne règle pas le sujet.
Le keynote ne laisse guère de place à la nuance diplomatique. La souveraineté numérique ne constitue pas, selon lui, une version technologique du repli national. Elle renvoie au droit, à la capacité d’une organisation à maîtriser les outils qui structurent son activité, à la possibilité de rester libre lorsque le contexte économique ou politique se durcit. Son discours vise aussi les raccourcis commerciaux : un logo tricolore, une infrastructure localisée en France ou une promesse de cloud « de confiance » ne suffisent pas à lever les dépendances.
La première table ronde ramène ce principe au niveau du système d’information. Gabriel Chenevoy refuse l’idée d’une souveraineté réduite au périmètre français. Pour Terralpha, qui s’appuie sur les fibres optiques du réseau ferroviaire, l’échelle européenne conditionne la capacité à peser dans les infrastructures, les équipements et les standards. La France possède des compétences, mais aucune autonomie stratégique ne tient durablement sans taille critique, sans coordination et sans marché commun réellement assumé.
Le dirigeant ne masque pas la difficulté. Terralpha construit ses services sur des équipements européens, exploite des solutions open source et mène des migrations, mais sortir des environnements les plus intégrés reste coûteux. Quitter VMware peut devenir une évidence économique lorsque les tarifs s’envolent. Sortir de Microsoft exige un travail d’architecture, de formation et de conduite du changement qui pèse lourd pour une entreprise de cinquante personnes. L’indépendance n’est pas gratuite. Elle se finance par du temps, des compétences et une capacité à accepter, au moins un moment, un service moins confortable que celui du fournisseur dominant.
Vincent Corrèze apporte le regard d’un utilisateur public confronté à des données de santé et à des systèmes dont certains dépassent largement l’âge raisonnable d’un logiciel. À l’ARS Pays de la Loire, la classification des données ne relève pas d’un exercice théorique. Certaines informations doivent rester dans des environnements spécifiques, d’autres peuvent supporter des arbitrages moins rigides. La souveraineté commence donc par une hiérarchie. Tout ne mérite pas le même niveau de protection, mais chaque donnée mérite une analyse de risque, une durée de vie, un scénario de sortie.
« L’open source, c’est un sujet très particulier, parce que ce n’est pas juste un logiciel, c’est d’abord des compétences et un écosystème », insiste-t-il. La phrase vise juste. Disposer du code ne garantit pas la maîtrise. Encore faut-il savoir l’exploiter, le sécuriser, le maintenir et trouver les partenaires capables d’intervenir lorsqu’un système critique tombe. Dans la santé, cette question prend une densité particulière. Une migration ne concerne pas seulement une application ou un serveur. Elle touche des équipements de dialyse, de l’imagerie médicale, des postes et des chaînes de soins où l’arrêt ne ressemble jamais à une simple indisponibilité informatique.
La souveraineté devient alors un sujet de réversibilité. Quel est le plan de migration ? Comment se séparer d’un opérateur, quitter un cloud, ’un éditeur ou un environnement devenu trop coûteux, trop fragile ou trop exposé ? Cette capacité de sortie vaut autant que le choix initial. Elle oblige les DSI à documenter, à anticiper et à conserver des marges de manœuvre plutôt que de se laisser enfermer dans des architectures dont chaque composant dépend du précédent.
Thomas Hombert élargit le débat à l’hébergement. Le data center français ne garantit pas mécaniquement la souveraineté, mais il constitue une pièce du puzzle. Localisation, actionnariat, gouvernance, accès physique aux équipements, dépendance aux lois extraterritoriales : la chaîne reste longue. ETIX observe un mouvement de rapatriement de certaines charges depuis les clouds publics vers des infrastructures physiques ou hybrides. La motivation mêle coût et contrôle. Deux sujets qui finissent souvent par se rejoindre.
L’hybridation apparaît comme le compromis le moins idéologique de la matinée. Les clouds publics conservent des qualités réelles, notamment pour certains besoins de calcul, de développement ou de services très industrialisés. Mais personne ne défend l’idée de leur confier indistinctement tous les actifs numériques. La donnée critique appelle des arbitrages plus précis. La donnée banale peut rester dans des environnements plus ouverts. Entre les deux, les entreprises doivent accepter de cartographier plutôt que de chercher un verdict binaire.
Vincent Pinel rappelle que la donnée sensible ne se résume pas aux bases de données clients ou aux dossiers médicaux. La téléphonie produit ses propres traces : qui appelle, quand, depuis quel endroit, vers quel destinataire. Ces métadonnées dessinent des habitudes, des relations commerciales, des circuits décisionnels. Dans un environnement SD-WAN, mobile ou de communications unifiées, elles deviennent une matière stratégique. Le téléphone parle même lorsqu’il ne transmet aucune conversation.
Puis le débat bascule vers l’énergie. Les projets de data centers liés à l’IA réclament des puissances qui changent l’échelle du sujet. Thomas Hombert décrit des projets régionaux de deux à quatre mégawatts déjà confrontés à une concurrence nouvelle pour l’accès au réseau. Ce qui représentait hier un gros projet devient modeste face aux campus annoncés à plusieurs centaines de mégawatts, voire au gigawatt.
Le risque ne tient pas seulement au coût de l’électricité. Il concerne la répartition de la ressource. Des data centers territoriaux, plus modestes, servent pourtant les entreprises locales, les collectivités et les infrastructures régionales. Les laisser attendre derrière des méga-projets revient à concentrer la capacité numérique autant que l’énergie. La souveraineté prend alors une forme moins abstraite : qui obtient les électrons disponibles, pour quels usages et au bénéfice de qui ?
La seconde table ronde déplace le regard, sans vraiment changer de sujet. La RSE, le Green IT, la réparabilité ou l’économie circulaire ne s’ajoutent pas à la souveraineté comme un supplément d’âme. Ils interrogent la même dépendance matérielle. Paul Le Dantec refuse de réduire la RSE à un catalogue de bonnes intentions. Une entreprise doit identifier ses impacts sur ses clients, ses fournisseurs, ses investisseurs et son territoire, puis comprendre les risques qui remontent vers elle. Une canicule, une tension sur les métaux, une rupture de chaîne logistique ou une hausse énergétique deviennent des sujets de business, pas des notes de bas de page dans un rapport annuel.
Le bilan carbone reste le point de départ le plus lisible. Charles de Véricourt le défend comme un outil de mesure désormais éprouvé, capable de transformer des flux physiques en indicateurs de décision : kilomètres, carburant, nombre de postes, écrans, serveurs, équipements achetés. Mais il refuse d’en faire une fin. Le carbone éclaire des priorités. Il ne dispense pas d’examiner l’eau, les ressources abiotiques, les métaux ou la biodiversité.
Dans le numérique, la réalité se situe moins dans l’électricité consommée par un poste de travail que dans ce qui précède son arrivée sur le bureau. L’extraction, la fabrication, le transport, la durée d’usage, le remplacement prématuré. Les achats constituent le premier poste d’impact pour nombre d’entreprises de services et d’opérateurs. Arnaud Clément avance un chiffre qui bouscule les représentations : dans les télécoms, près de 90 % de l’empreinte carbone vient des fournisseurs.
Le sujet quitte alors le périmètre étroit du responsable RSE. Il entre dans les appels d’offres, les politiques produits, les contrats fournisseurs et les habitudes des équipes commerciales. Un ordinateur vendu à un client entre dans le bilan de celui qui le revend, autant que dans celui de celui qui l’achète. La responsabilité se partage. Elle ne disparaît pas derrière une ligne comptable ou une demande client.
Charles de Véricourt décrit le choc provoqué par les premiers bilans carbone. Les collaborateurs pensent spontanément aux écrans éteints, aux gobelets remplacés, au tri des déchets. Puis les données montrent que l’essentiel se situe dans les achats-reventes de matériels. Le déni arrive vite : le client demande ce modèle, le fournisseur le propose, l’intégrateur ne fait que transmettre. Sauf que chaque acteur garde une part de contrôle. La question devient donc commerciale : comment convaincre un client de choisir un équipement plus robuste, réparable ou proposé selon un modèle de service plutôt qu’un matériel renouvelé trop vite ?
Arnaud Clément pousse cette logique avec l’économie de la fonctionnalité. L’idée consiste à facturer un usage plutôt qu’à vendre définitivement un produit. Xerox facture à la page, Michelin au kilomètre parcouru, certains constructeurs commencent à proposer des PC comme un service. Le fabricant conserve alors un intérêt direct à produire du matériel durable, démontable, réparable et performant sur plusieurs années. « Si ce n'est pas cher, c’est que c’est plus cher », lâche-t-il, résumant la limite du raisonnement fondé sur le seul prix d’achat.
Le coût total de possession remet les choses à leur place. Un équipement moins cher mais impossible à réparer, énergivore, fragile ou rapidement obsolète coûte davantage sur cinq ou dix ans. Pourtant, les marchés continuent souvent de privilégier la ligne d’achat la plus basse. Cette contradiction ne relève pas de la morale. Elle relève d’un modèle économique qui valorise le renouvellement plus que la robustesse.
Paul Le Dantec relie directement cette question à la souveraineté. L’Europe ne fabrique pas tous les composants critiques dont dépend le numérique. Elle peut néanmoins conserver, réparer, prolonger et reconditionner les équipements déjà déployés. « C’est un sujet de souveraineté, c’est un sujet de résilience et c’est potentiellement un sujet de compétitivité internationale », affirme-t-il. La réparation devient une politique industrielle miniature. Elle réduit la pression sur les métaux, soutient des filières locales et évite de transformer chaque évolution technologique en nouvelle dépendance matérielle.
La discussion ne verse jamais dans l’illusion d’un numérique propre. Les intervenants décrivent au contraire une accélération difficile à contenir, amplifiée par l’IA, les data centers et les nouveaux usages. Le numérique peut améliorer certains processus, limiter certains déplacements ou optimiser certaines infrastructures. Il accélère aussi les besoins de calcul, les consommations électriques et l’extraction de ressources. La technologie ne rachète pas automatiquement ses propres effets.
La matinale laisse une idée solide, presque physique. La souveraineté ne tient pas dans une promesse de cloud, pas davantage que la RSE ne tient dans une charte ou un bilan annuel. Elles commencent dans un inventaire : savoir ce qui entre dans l’entreprise, ce qui circule dans ses réseaux, ce qui reste récupérable, ce qui peut être réparé, et ce que l’organisation peut réellement reprendre en main. Entre le plan de sortie d’un logiciel, le choix d’un ordinateur durable et les mégawatts disputés par les data centers, le même sujet revient : garder assez de maîtrise pour continuer à agir lorsque le confort des dépendances se retourne.
Le talent ne manque pas, le regard oui
Pour sa première soirée en Provence-Alpes-Côte d’Azur, le CDRT réunit le 9 juin à Sophia...
Les "Cyberattaque" sont un probème de dirigeants
Lors de la table ronde « Quelle Responsabilité pour le dirigeant face à la cybermenace ? »,...
La présentation du "Baromètre du Marché des Télécoms d'Entreprises" du CDRT
Des acteurs lucides, entre croissance maîtrisée et nouvelles prioritésDonnées 2025 /...
Migration MSP, le terrain reprend la parole à Toulouse
Lors de la soirée toulousaine du CDRT organisée le 19 février 2026 au Domaine de Montjoie autour...
A Rennes, L’IA au cœur des intégrateurs IT & télécoms
Le 12 fevrier 2026, pour la cinquième fois consécutive nous avons organisé une table ronde...
À Paris, le SOC se raconte autrement...
...du contrôle technique à la confiance opérationnelle.Mardi 16 décembre, à Paris, l’atmosphère...