La souveraineté descend dans les couches basses
Lors de la Summer Party du CDRT, organisée dans une ambiance conviviale sur une péniche amarrée sur les quais de Seine à Paris, la table ronde consacrée à la souveraineté technologique réunit Isabelle SINEGRE, Sales Manager France pour Rohde & Schwarz Networks and Cybersecurity, Violette GUILLARD, Directrice Commerciale de Phone Design, et Marina RENAUDIN, CEO d’Axinite, dans un format qui assume le mélange des genres : parler infrastructures, maîtrise technologique et écosystèmes souverains, tout en remettant l’humain, les rencontres et les échanges au centre de la soirée.
Le mot souveraineté circule beaucoup. Trop parfois. Il rassure, il valorise, il distingue. Il permet aussi de rester dans le flou. La discussion organisée par le CDRT a le mérite de ramener le sujet dans des questions très concrètes : où commence la souveraineté, où s’arrête-t-elle, qui la garantit vraiment, et que reste-t-il de cette promesse quand les composants, les minerais, les plateformes, les couches logicielles et les chaînes d’approvisionnement ne relèvent pas toutes d’un même espace européen.
Isabelle SINEGRE place d’abord le débat sur cette ligne de crête. La souveraineté ne se résume pas à une étiquette française ou européenne. Elle dépend de la gouvernance de l’entreprise, de ses choix industriels, de ses fournisseurs, de la stabilité tarifaire qu’elle peut garantir, de sa compréhension du marché européen et de sa capacité à tenir dans la durée. Le sujet devient moins confortable dès qu’il descend dans les couches basses. Les applications comptent, bien sûr. Les infrastructures, les équipements réseau, la cybersécurité et les dépendances matérielles comptent tout autant.
Cette approche oblige à regarder la chaîne de valeur complète. Violette GUILLARD, chez Phone Design, l’aborde par le prisme de la relation client et de la marque blanche. Pour une PME, la souveraineté ne se joue pas seulement dans le choix d’un fournisseur ou dans une clause contractuelle. Elle devient une manière de maîtriser ce que le client final voit, comprend et utilise. Dans un modèle en marque blanche, le prestataire porte une partie de l’expérience sans toujours apparaître au premier plan. La confiance se construit ailleurs : dans la continuité du service, la lisibilité de l’offre, la proximité, la capacité à innover sans perdre la main sur ce qui fait la valeur de l’entreprise.
La souveraineté devient alors un facteur de différenciation. Pas un supplément d’âme. Une PME qui sait expliquer ce qu’elle maîtrise, ce qu’elle sous-traite, ce qu’elle héberge, ce qu’elle protège et ce qu’elle assume gagne une forme d’avantage commercial. Le client ne cherche pas toujours un discours géopolitique. Il cherche un interlocuteur qui répond, qui comprend son environnement, qui ne disparaît pas derrière une architecture opaque ou un support hors-sol.
Marina RENAUDIN donne à cette idée une incarnation très opérationnelle avec Axinite. L’entreprise est 100 % française, de taille modeste, mais porte le sujet depuis longtemps. La souveraineté n’arrive pas comme un thème marketing récent. Elle se loge dans des choix répétés : développement maîtrisé, hébergement confié à des acteurs souverains comme Gandi puis Online devenue Scaleway, recours à Scaleway pour les plateformes mutualisées liées aux offres d’audit et d’abonnement de service, choix d’acteurs locaux pour répondre aux défis rencontrés sur le terrain.
La nuance est importante. Axinite développe dans l’environnement Microsoft et utilise aussi des bases de données Microsoft, non souveraines au sens strict. Mais l’entreprise revendique la maîtrise de ses développements et l’interopérabilité avec les environnements numériques de ses clients. C’est souvent là que le débat devient adulte. La souveraineté pure, intégrale, sans dépendance, n’existe presque jamais dans les entreprises réelles. Le sujet porte davantage sur le niveau de contrôle, la transparence des choix, l’autonomie donnée au client, la capacité à documenter les risques et à les contenir.
Le volet juridique renforce cette lecture. Les données téléphoniques traitées par Axinite relèvent déjà, avant le RGPD, de la loi Informatique et Libertés du 6 janvier 1978. L’adoption du règlement européen conduit l’entreprise à réaliser un pré-diagnostic INPI avec une avocate spécialisée, puis à renforcer ses solutions sur la conservation des données. La souveraineté quitte alors le terrain du slogan pour rejoindre celui de la preuve : conformité, confidentialité, conservation, traçabilité.
La prestation de service prend aussi une place centrale. Marina RENAUDIN rappelle implicitement une chose que les grands débats oublient vite : un éditeur qui accompagne ses utilisateurs maîtrise mieux la promesse qu’un acteur qui livre une technologie seule. La langue compte. La culture compte. La compréhension de l’environnement économique compte. Dans la relation avec le client final, la souveraineté passe aussi par la possibilité de parler à quelqu’un qui comprend le problème avant de proposer une solution.
Cette table ronde montre une tension utile. Les six derniers mois ont vu se multiplier les initiatives, les feuilles de route, les annuaires d’acteurs souverains, les cartographies, les efforts de visibilité. Tout cela aide. Mais parler de souveraineté ne suffit pas. Les entreprises cherchent une taille critique, des repères, des partenaires identifiables, des couches technologiques cohérentes. Elles doivent aussi composer avec NIS2, avec leurs moyens, avec leur maturité, avec la réalité de leurs clients.
Le CDRT choisit pour cette Summer Party un format ouvert, vivant, moins figé qu’une conférence classique. Ce n’est pas anecdotique. La souveraineté technologique se construit aussi dans ces lieux où les acteurs se connaissent, comparent leurs contraintes, reconnaissent leurs dépendances et assument leurs arbitrages. La souveraineté ne se décrète pas depuis une estrade. Elle se vérifie dans les architectures, les contrats, les services, les données, les supports clients et les chaînes de partenaires.
Et parfois dans une conversation de fin de journée.
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